|
|
L’espionnage industriel
existe aussi dans l’industrie belge ! Lors de nos
visites d’entreprises, nous percevons chez bon nombre de constructeurs une
peur quasi paranoïaque de l’espionnage industriel. Les portes des ateliers
de fabrication ne s’ouvrent souvent qu’après moult demandes. Parfois,
elles restent même fermées. Durant les interviews, de nombreuses questions
(souvent techniques) restent sans réponse de crainte que la ‘concurrence’
puisse abuser de ces informations. Nous nous sommes donc adressé à l’ir
Yvan De Mesmaeker, l’expert belge par excellence dans le domaine de
l’espionnage industriel, pour savoir si une telle attitude était bien
justifiée. Il apparaît, de fait, qu’un peu de méfiance et de prudence ne
semblent pas faire de mal! L’espionnage industriel ou
économique existe bel et bien en Belgique. Bien qu’il soit quasiment
impossible de donner des chiffres exacts sur cette forme de criminalité,
environ 20% des informations utilisées dans les entreprises proviendraient
de la ‘matière grise’ et 10% de pratiques illégales. «Les entreprises
cherchent continuellement à améliorer leurs processus et produits»
explique Yvan De Mesmaeker. «Les fabricants de produits alimentaires
aiment savoir quelles technologies, paramètres de processus, ingrédients,
recettes… la concurrence utilise. Ils s’intéressent naturellement aussi à
leurs fournisseurs, conditions d’achat, clients, politique de prix et
marges bénéficiaires, stratégie de marketing… De telles informations
peuvent être obtenues de trois façons différentes. En première instance,
nous avons la voie légale normale: Internet, la presse, la littérature
professionnelle, les salons professionnels, les bureaux d’étude, les
consultants… Les informations obtenues par l’indiscrétion de fournisseurs
et de membres du personnel de la concurrence relèvent aussi de cette
catégorie. Le problème, c’est que tout le monde accède à ces données et
qu’elles ne feront dès lors pas toujours la différence que vous souhaitez.
Raison pour laquelle certaines sociétés vont un pas plus loin et entrent
dans la zone floue: elles optent pour des actions qui ne sont
juridiquement pas réprimandables mais qui s’avèrent douteuses sur le plan
déontologique. Pensez par exemple à l’observation des installations de
production de la concurrence. Il est parfois possible de distinguer assez
facilement à distance la capacité de stockage et une partie de la chaîne
de production, vous pouvez compter le nombre de camions qui arrivent et
repartent, vous voyez le nombre de personnes travaillant par shift… Il est
aussi assez facile de suivre les livraisons jusque chez le client. Et
quantité d’entreprises présentent de très grandes fenêtres: lors des
présentations PowerPoint données dans les bureaux de la direction, une
personne située à l’extérieur peut dès lors très aisément suivre la
présentation. Lorsque vous révisez des documents dans l’avion ou le train,
vous ne savez jamais qui regarde par-dessus votre épaule. Fouiller dans
les déchets de bureaux peut aussi se révéler une précieuse source
d’informations. Vous pouvez – éventuellement sous un autre nom – visiter
une entreprise ou engager quelqu’un ayant pour mission de négocier les
produits et les prix en tant que client potentiel. Une autre méthode
consiste à suivre le personnel à midi ou après le travail et à écouter
leurs conversations au café/restaurant, voire à entamer avec eux une
conversion soi-disant innocente. Il arrive aussi qu’une société place une
fausse annonce. Les chances sont en effet grandes que du personnel de la
concurrence y réponde, ce qui permet de soutirer des informations. Même
des chasseurs de têtes peuvent être engagés dans ce contexte, sans savoir
naturellement qu’il n’y a pas d’offre vacante! De telles actions ne sont
donc pas punissables. Cependant, si elles arrivent aux oreilles du grand
public, il y a de fortes chances que votre réputation en prenne un coup.
Pourtant, bien plus d’entreprises que vous ne le penseriez estiment que
cela vaut la peine d’acquérir des informations par des méthodes relevant
de la zone floue. Nous estimons que certainement 20% des connaissances des
entreprises sont acquises de la sorte ! Finalement, il y a les entreprises
qui se moquent complètement de la législation et de la déontologie et qui
font du véritable espionnage économico-industriel. Nous parlons ici
d’effractions physiques, d’engagement de pirates, de corruption du
personnel afin de transmettre des informations, de placement d’appareils
d’écoute… Les informations ainsi obtenues étant très précieuses, il serait
naïf de penser que de telles pratiques n’ont pas cours en Belgique. On
estime en règle générale qu’environ 10 % des connaissances sont collectées
de la sorte. Ce sont surtout les secteurs dans lesquels le faible nombre
d’acteurs fabriquent des produits quasi identiques pour lesquels
l’innovation est primordiale, qui doivent se méfier de ce type de délit.
Voilà pourquoi l’industrie est certainement prédisposée à l’espionnage
industriel!»
Un homme averti…
Il est toutefois très difficile de détecter si votre entreprise est la
victime d’un espionnage économique ou industriel. «Certains signes
indiquent parfois clairement qu’il se passe quelque chose» remarque Yvan
De Mesmaeker. «Pensez par exemple à un cambriolage au cours duquel
l’ordinateur a été volé, mais pas les écrans et les imprimantes. Ou au PC
qui a disparu tandis que le portable est resté. Cela indique que les
cambrioleurs n’avaient probablement aucune intention de voler des biens
dans l’intention de les revendre par la suite. Il se peut aussi que
quelqu’un essaie de vous vendre des listes de clients ou des données de
processus et que vous remarquiez que celles-ci proviennent de votre propre
entreprise. Il arrive également que des collaborateurs finissent par
avouer au cours d’une conversation. Cependant, les cas d’espionnage
économico-industriel découverts de la sorte ne constituent probablement
qu’une faible part du nombre véritable d’actes malveillants. C’est
pourquoi je conseille à toutes les entreprises de prendre un maximum de
précautions afin d’éviter de telles pratiques illicites. Vous avez aussi
tout intérêt à mettre des bâtons dans les roues des concurrents qui
veulent acquérir des informations en recourant à des méthodes relevant de
la zone floue!»
Quelles actions entreprendre ?
Mais comment protéger votre entreprise contre ces actions relevant de la
zone floue ou contre l’espionnage industriel effectif? «Pour commencer, la
direction de l’entreprise et les collaborateurs doivent prendre conscience
de la valeur des informations qu’elles manipulent tous les jours. Et même
lorsqu’ils en sont conscients, ils font encore trop souvent preuve d’une
grande naïveté par rapport aux moyens que peut utiliser un concurrent pour
s’en approprier. Voilà pourquoi les entreprises doivent sensibiliser
chaque employé à la prudence. Sensibilisez par exemple votre personnel au
risque de parler de leur travail à l’extérieur de l’entreprise. Et veillez
à ce qu’ils ne travaillent pas à l’extérieur – chez un client, dans le
train ou dans l’avion… - sur des informations confidentielles. Désignez
une personne responsable de la communication avec le monde extérieur et
donnez-lui un briefing très intensif sur ce qu’il peut et ne peut pas
dire. Et si quelqu’un d’autre doit parler avec la presse, veillez alors à
établir des accords clairs avec le porte-parole officiel et assurez-vous
de sa présence lors de l’interview. La bonne ambiance au travail joue
naturellement aussi un rôle car elle évite que les collaborateurs ne
répondent à des annonces ou offres d’emploi – vraies ou fausses – de la
concurrence et s’y montrent trop indiscrets. Une quantité d’interventions
sur le plan structurel peuvent aussi apporter une aide sérieuse. Pensez à
un enclos opaque autour de l’usine et du parking des visiteurs, à des
rideaux devant les fenêtres, pensez à conserver les déchets derrière des
portes closes, à rendre le site entièrement inaccessible aux personnes non
autorisées… Un système de contrôle d’accès efficace est indispensable.
Toutefois, il doit être bien utilisé : l’identité des visiteurs est
rarement vérifiée. Informez aussi vos collaborateurs sur les locaux,
machines… qui ne peuvent être montrés à des tiers. Soyez prudents quant à
l’organisation des visites d’entreprise: réfléchissez auparavant à ce que
vous montrerez et ne montrerez pas à vos visiteurs! Et lorsqu’un nouveau
client potentiel souhaite vous rendre visite, n’hésitez pas à appeler sa
société afin de confirmer le rendez-vous. De la sorte, vous êtes sûr qu’il
travaille auprès de cette société et qu’il n’a pas été engagé pour vous
soutirer des informations. Dernier point encore: une grande quantité
d’informations confidentielles tombent par négligence entre les mains de
personnes non autorisées. Combien de fois n’arrive-t-il pas que des
personnes donnent des présentations importantes dans un hôtel et laissent
traîner durant le lunch leurs documents dans la salle? Ou que les copies
aboutissent par la suite dans la poubelle de cet établissement? Si la
concurrence recherche activement de telles données, elle peut facilement y
arriver de manière quasiment légale! D’ailleurs, assurez-vous toujours que
les documents importants ne soient pas jetés tels quels: détruisez-les
toujours en petits morceaux à l’aide d’une bonne déchiqueteuse à taille
croisée. N’utilisez pas un appareil qui coupe les documents en bandes car
avec un peu de patience, ils peuvent être reconstitués. Consacrez aussi
suffisamment d’attention aux documents qui sont envoyés : indiquez
clairement le destinataire, utilisez des enveloppes doubles et notez
distinctement sur l’enveloppe intérieure la mention ‘confidentiel’, optez
plutôt pour des coursiers que pour la poste…»
L’ICT: le maillon faible
En matière de réel espionnage industriel, le système informatique
constitue le principal maillon faible. Veillez dès lors à intégrer les
protections nécessaires au moyen de divers mots de passe, coupe-feu… de
qualité. Une surveillance continue des tentatives de piratage est
également requise. «Il est par ailleurs essentiel d’appliquer une bonne
gestion des documents: assurez-vous que les données délicates ne puissent
être consultées que par les personnes autorisées, instaurez des
restrictions dans les possibilités d’impression et d’envoi...” remarque
Yvan De Mesmaeker. “Et mieux vaut encrypter les informations importantes
qui doivent être envoyées par courriel. Si vous ne disposez pas de cette
possibilité, protégez au moins les données envoyées par un mot de passe.
L’espionnage industriel arrive aussi souvent via de simples cambriolages.
Raison pour laquelle il est absolument nécessaire de prévoir suffisamment
d’obstacles sur votre domaine/entreprise: une protection périmétrique avec
surveillance par caméra, des portes et fenêtres anti-effraction, une
détection anti-effraction raccordée à une centrale de surveillance
permanente, des gardiens qui contrôlent physiquement que tout soit en
ordre, des systèmes qui génèrent des alarmes si une fenêtre ou une porte
est restée ouverte, des armoires anti-effraction… Finalement, vous devez
aussi tenir compte de l’existence d’un réel équipement d’espionnage.
Celui-ci doit naturellement être installé: une protection efficace contre
les effractions et un bon contrôle d’accès limitent déjà fortement ce
risque. Vous pouvez aussi réduire le risque en accueillant des tiers dans
des salles de réunion situées en dehors de l’entreprise. Cependant, si
vous voulez aller encore plus loin, vous pouvez engager à intervalles
réguliers des sociétés spécialisées qui passent au crible vos locaux:
elles vérifient au travers d’une détection poussée la présence d’un
quelconque équipement d’espionnage. Vérifiez toutefois qui vous engagez
pour ce travail car bon nombre d’entreprises prétendent disposer des
connaissances et de l’équipement nécessaires alors que ce n’est pas le
cas. Peu de sociétés en Belgique peuvent vraiment assumer une telle
détection. Les véritables spécialistes se trouvent surtout au Royaume-Uni.
Et ce n’est pas bon marché: vous atteindrez rapidement un prix de 5000
euros.”
Quid des fournisseurs indiscrets?
Les fournisseurs représentent un autre grand risque. En effet, les
intégrateurs système, les fournisseurs d’ingrédients et les consultants
disposent par la force des choses de nombreuses informations
confidentielles sur votre entreprise, informations qu’ils peuvent
transmettre à des personnes non autorisées. “Il ne faut pas toujours y
rechercher un but malintentionné. Pensez par exemple au vendeur qui est
tellement enthousiaste d’une solution technique sur mesure réalisée par sa
société, qu’il en parle à votre concurrence. Ou pensez encore au
constructeur qui, en l’absence d’accords clairs, décide de commercialiser
la machine qu’il a fabriquée pour votre société, vous faisant ainsi perdre
un avantage compétitif. Il existe aussi des fournisseurs moins
professionnels qui utilisent les informations d’un client pour en gagner
un autre. Raison pour laquelle il faut bien vérifier avec qui vous vous
engagez. Les premières conversations vous permettront probablement déjà de
vous faire un avis sur le sérieux du fournisseur. Mais puisque vous ne
pourrez jamais être sûr à cent pour-cent, il est impératif de faire signer
à tous les fournisseurs un accord de confidentialité. Seule cette méthode
vous donnera un recours si vous constatez une quelconque violation. Je
tiens encore à signaler qu’il est préférable de prévoir une clause dans
laquelle vous stipulez que l’amende dépend des dommages encourus. La
clause doit pouvoir être appliquée en cas de négligence démontrable car il
est souvent difficile de montrer un lien de cause à effet entre la fuite
d’informations et les dommages encourus.”
Le préventif mieux que le répressif
Quoi qu’il en soit: le facteur humain reste le véritable maillon faible.
D’où l’importance de la sensibilisation. “Le management doit donner
l’exemple: vous ne pouvez espérer de votre personnel qu’il fasse preuve de
la prudence nécessaire si vous laissez traîner des documents importants
sur votre armoire par exemple “ poursuit Yvan De Mesmaeker. “Il est par
ailleurs absolument nécessaire de fournir à vos collaborateurs tous les
instruments de protection possible! Il est évidemment recommandé d’imposer
contractuellement le secret des informations confidentielles. Cependant,
pour pouvoir réellement en profiter, vous devez identifier clairement les
informations qui sont confidentielles et celles qui ne le sont pas. Raison
pour laquelle nous vous recommandons de donner à tous les documents une
classification: par exemple utilisation interne, confidentiel et très
confidentiel. Vous pourrez alors punir les infractions par des sanctions
pouvant aller jusqu’au licenciement. Les membres du personnel licenciés
restent toutefois un grand problème car ils sont naturellement libres de
fournir toutes les informations à la concurrence. Dans de tels cas, vous
pouvez accuser ces personnes au tribunal sur la base de clauses de
non-concurrence. Cependant, dans la pratique, vous avez peu de chances de
gagner. Il est donc préférable de créer une bonne ambiance de travail et
de construire de bonnes relations avec votre personnel. Néanmoins, il faut
toujours garder les règles formelles comme une épée de Damoclès. En effet,
vous ne serez jamais assez prudents!”
Els Jonckheere
|
|